Je suis né en Algérie en 1959 et j’ai vécu la guerre en direct mes trois premières années. Pire mon père a combattu durant cette « guerre sans nom » durant 24 mois et en est revenu complètement fracassé.
Ma famille paternelle est une famille de colons. Certaines branches sont arrivées en Algérie dès tout de suite après 1830. Ma famille a donc participé à toutes les étapes de la colonisation, y compris certains membres qui étaient militaires et qui ont dû participer aux différents nettoyages ethniques et autres joyeusetés.
Donc, mon père a participé activement à cette guerre.
Vendredi 16 janvier 2004 après le travail en fin d’après-midi, je vais lui rendre visite, mourant mais toujours conscient, à l’hôpital Saint-Charles à Poitiers. En octobre 2003, il avait manifesté des troubles hépatiques qui avait conduit les médecins à diagnostiquer un cancer du foie généralisé.
Après un court échange de banalités d’usage, je lui ai annoncé d’un seul coup : « j’ai toujours la baïonnette de la guerre d’Algérie que tu m’avais donnée ! ». Ses yeux se sont éclairés et il m’a dit : « Ah, tu l’as encore ! ». Puis, comme s’il avait vu un fantôme, il s’est refermé sur lui-même et m’a dit : « je suis fatigué, il faut que je me repose ». Je suis resté un peu avec lui puis je suis parti.
Deux jours après, il sombrait dans le coma. Et encore deux jours plus tard, le 20 janvier, il décédait.
Mon père s’est toujours tu concernant la guerre d’Algérie et donc particulièrement sur ce qu’il y avait fait. Une seule fois il avait tenté de dire quelque chose mais il fût stoppé rapidement par ma mère. C’était lors d’un repas un dimanche à midi dans les années 80, je pense. Mon père, qui avait un peu bu, a commencé à raconter qu’il avait été blessé lors de la guerre d’Algérie. Il avait pris une balle… de foot dans le genou. Puis il a continué en racontant une embuscade qu’il avait subie avec une patrouille. D’après ce que j’ai compris, tous ses compagnons avaient été tués, et lui avait fait le mort et c’était caché toute la nuit sous leurs dépouilles. Je suppose que la fameuse baïonnette venait de là. Ma mère lui a intimé l’ordre de se taire. Et nous avons fini le repas dans un silence gêné.
Qu’est-ce que j’ai regretté et je regrette encore d’avoir écouté ma mère et de ne pas avoir insisté pour que mon père finisse l’histoire qu’il avait commencé de nous raconter !
Il y eut une autre fois. Au début des années 1970, je devais avoir 10 – 12 ans, nous étions invités chez des connaissances que mon père avait rencontrées à ses réunions de la FNACA, les anciens combattants d’Algérie. Vers la fin du repas, l’alcool aidant, cet ami a raconté sa guerre d’Algérie. Je me souviens qu’il avait évoqué une bataille dans laquelle il a raconté avec quelques détails et en semblant très satisfait de lui, avoir tué, selon ses propres mots, cinq fels1. Ça a tellement sidéré mon père que la famille a pris ses distances avec eux. Nous ne les avons plus fréquentés.
Mon père ne s’est jamais remis de sa guerre d’Algérie, développant ce qu’on appelle aujourd’hui un syndrome post traumatique sévère, qui n’a jamais été soigné. Terreurs nocturnes, cauchemars traumatiques, instabilité affective et émotionnelle, paranoïa, prise de risques inconsidérés, agressions…, rien ne lui fût épargné ou plutôt il ne s’est rien épargné. Voir, après les notes à la fin de l’article, le texte de Louis Crocq, Les traumatismes psychiques de guerre, Odile Jacob, 1999, pp. 142-144.
Ce fut une guerre fratricide pour lui. Né à Morris, près de Bône (Annaba aujourd’hui) en 1935, il parlait couramment arabe. Ce n’était pas le cas de tous les colons, loin s’en faut, mais mon grand-père parlait couramment l’arabe et mon père, l’aîné des garçons destiné à succéder à son père, aussi. Il fallait commander précisément aux travailleurs agricoles sur la ferme qui étaient d’ailleurs ses amis d’enfance. C’est en cela que cette guerre fratricide pour lui. Il a combattu ses amis d’enfance.
Mon père a servi dans un régiment d’artillerie. Mais, d’après ma mère, comme il parlait couramment arabe, il était « prêté » à la Légion Étrangère pour leur opérations en tant qu’éclaireur-interprète.
Ce n’est qu’après sa mort et avec les révélations du général Aussarres2 que j’ai commencé à comprendre la teneur du secret de famille. Mon père avait certainement assisté voire participé à des séances de tortures, mais aussi à toutes les horreurs, tueries, assassinats, « corvées de bois », viols…
L’un de mes oncles, un frère de ma mère, a lui aussi servi durant la guerre d’Algérie. Il est décédé à la fin de l’année dernière. Et, comme mon père, et malgré mes demandes insistantes, il a longtemps refusé de me parler de sa guerre d’Algérie, qu’il considérait toujours comme des opérations de maintien de l’ordre. Mais, un jour, il m’en a parlé rapidement complètement dissocié. Il m’a raconté l’une des corvées de bois qu’il avait faites. C’était un jeune algérien très amoché, il n’a pas expliqué pourquoi, qu’il a amené au fond des bois et qu’il a tué d’une balle.
J’ai mis presque toute une vie à le conscientiser, je suis un « nourrisson savant » au sens de Ferenczi [« Le rêve du nourrisson savant » dans Confusion de langue entre les adultes et les enfants, Petite Bibliothèque Payot, 2004].
Dès mon plus jeune âge j’ai senti que si je voulais survivre à la folie destructrice de mes parents et de leur couple, particulièrement de mon père, il fallait que je les répare. J’ai senti que si je mettais mon père en colère, il était capable de me tuer et de tuer mon frère et ma mère. Cela m’a été confirmé plus tard indirectement par ma mère. Un jour que ma mère à répondu à mon père, ce devait être en 1988 et ils avaient tous les deux 53 ans, : « qu’est-ce que tu ferais si je n’étais plus là ? », mon père a répondu glacial et menaçant : « ne me dis jamais que tu me quittes ! »
Je suis donc addict à l’angoisse. « Lorsqu’un enfant ou un adulte vit avec un proche dangereux, il s’oublie pour prévoir les mauvais coups, tout le temps sur le qui-vive. Il développe une anticipation aux moments critiques grâce à une « identification par angoisse » à la personne dangereuse : « connaître exactement l’adversaire dangereux, suivre chacun de ses mouvements, pour pouvoir s’en protéger »3.
« Last but not least : une tentative est faite pour amener à la raison le terrible tyran dont le comportement donne l’impression de l’ivresse et de la folie. Quand la Méduse, menacée de décapitation, se fait un visage effroyablement méchant, en fait elle tend un miroir à l’agresseur bestial, comme si elle disait : voilà de quoi tu as l’air. Face à l’agresseur on ne dispose d’aucune arme, toute possibilité manque pour l’instruire ou l’amener à la raison d’une autre manière. Une telle dissuasion au moyen de l’identification (tendre un miroir) peut aider au dernier moment (ta twam asi : « tu es cela ») »4.
Ça a bien fonctionné pour moi puisque j’ai survécu. Et aujourd’hui encore j’ai la capacité de ressentir les traumatismes inconscients et les angoisses des autres dans ce qu’il disent et font.
C’est pour cela que je me sens proche, aussi bien des palestiniens colonisés et oppressés, que des colons oppresseurs israéliens5.
À une table ronde organisée par l’UJFP et Tsedek ! lors de la fête de L’Humanité le 14 septembre dernier, l’historienne Sophie Bessis, disait : « Je suis une juive au sens sartrien et je resterai juive tant qu’il restera un antisémite. » Moi qui ne suis ni juif ni rien, je suis existentialiste sartrien à la Sophie Bessis. Je dirais que JE SUIS au sens SARTRIEN, j’EXISTE.
Il s’ensuit que les israéliens sont devenus psychopathes à cause de leurs « souffrances » », et qu’ils ne sont pas nés psychopathes, ce n’est pas leur « nature ». Leur vocation n’est pas le crime. Toute mon histoire, toutes mes recherches psychogénéalogiques et philosophiques, tendent vers le même point. On ne naît pas psychopathe, on le devient. Nous n’avons pas de NATURE mais une HISTOIRE.
« Lorsqu’on considère un objet fabriqué, comme par exemple un livre ou un coupe papier, cet objet a été fabriqué par un artisan qui s’est inspiré d’un concept : il s’est référé au concept de coupe-papier, et également à une technique de production préalable qui fait partie du concept, et qui est au fond une recette. Ainsi le coupe-papier est à la fois un objet qui se produit d’une certaine manière et qui, d’autre part, a une utilité définie ; et on ne peut pas supposer un homme qui produirait un coupe-papier sans savoir à quoi l’objet va servir. Nous dirons donc que pour le coupe-papier, l’essence – c’est-à-dire l’ensemble des recettes et des qualités qui permettent de le produire et de le définir – précède l’existence, et ainsi la présence, en face de moi, de tel coupe-papier ou de tel livre est déterminée. Nous avons donc là une vision technique du monde, dans laquelle on peut dire que la production précède l’existence. […] L’existentialisme athée, que je représente, […] déclare que si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme, ou comme dit Heidegger, la réalité humaine. Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. L’homme est seulement, non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence ; l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait.
L’homme est d’abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d’être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur ; rien n’existe préalablement à ce projet ; rien n’est au ciel intelligible, et l’homme sera d’abord ce qu’il aura projeté d’être. Non pas ce qu’il voudra être. Car ce que nous entendons ordinairement par vouloir, c’est une décision consciente, et qui est pour la plupart d’entre nous postérieure à ce qu’il s’est fait lui-même. Je peux vouloir adhérer à un parti, écrire un livre, me marier, tout cela n’est qu’une manifestation d’un choix plus originel, plus spontané que ce qu’on appelle volonté. Mais si vraiment l’existence précède l’essence, l’homme est responsable de ce qu’il est »6.
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1 « Le terme fellaga (فلاقة), pluriel de fellag (فلاق), désigne traditionnellement au Maghreb un « bandit de grand chemin ». Il correspond au mot de l’arabe littéral signifiant « pourfendeur » » ou « casseur de têtes ».
Le mot, qui a un sens péjoratif en arabe, désigne plus précisément, dans le contexte de la guerre d’Algérie des bandes armées qui incluent le plus souvent des partisans armés de l’indépendance de l’Algérie, y compris des combattants armés liés au FLN ou des membres armés de l’ALN ou du MNA.
Le mot était également remplacé, dans l’argot militaire ou colonial, par celui de fellouze, ou abrégé en fell ou fel » https://fr.wikipedia.org/wiki/Fellaga
2 Voir par exemple : « Paul Aussaresses en 2000 : « Je n’éprouve pas de remord pour la torture en Algérie » », Par la rédaction de l’INA – Publié le 03.03.2021 – Mis à jour le 10.12.2021. « Emmanuel Macron a reconnu le 3 mars 2021 que l’avocat algérien Ali Boumendjel avait été torturé et assassiné par l’armée française en mars 1957. En 2000, le général Aussaresses avouait la pratique de la torture en Algérie au cours d’une interview télévisée historique ». https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/paul-aussaresses-en-2000-je-n-eprouve-pas-de-remord-pour-la-torture-en-algerie
Voir aussi : « Massu, Aussaresses, Le Pen : quand « Le Monde » réveillait les mémoires sur la guerre d’Algérie », Par Florence Beaugé, Publié le 26 janvier 2021 à 19h00, modifié le 27 janvier 2021 à 07h25. « La reporter Florence Beaugé revient sur plusieurs années d’enquêtes, publiées dès 2000, et largement citées dans le récent rapport de Benjamin Stora ». https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/01/26/massu-aussaresses-le-pen-quand-le-monde-reveillait-les-memoires-sur-la-guerre-d-algerie_6067687_3212.html
Contrairement à Aussaresses, Massu a exprimé ses regrets pour la torture en Algérie » : « « La torture faisait partie d’une certaine ambiance. On aurait pu faire les choses différemment », Jacques Massu, général du cadre de réserve, exprime ses regrets pour la torture en Algérie », Propos recueillis par Florence Beaugé, Publié le 22 juin 2000 à 14h44, modifié le 24 septembre 2019 à 17h13. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2000/06/22/la-torture-faisait-partie-d-une-certaine-ambiance-on-aurait-pu-faire-les-choses-differemment_1671161_3212.html
3 Saverio Tomasella, Renaître après un traumatisme, Le livre de Poche, p. 152.
4 Sandor Ferenszi, Le traumatisme, PBP, p. 140.
5 « Chroniques sur la question palestinienne (3) Les soldats israéliens, bourreaux ET victimes ? » Jean-François CHAZERANS, 23 août 2025. https://chazerans.fr/2025/08/chroniques-sur-la-question-palestinienne-3/
6 Sartre, L’existentialisme est un humanisme [1946], Nagel, 1970, pp. 17-24.


