Lorsque tu es né mon frère


Lorsque tu es né mon frère, cela a été pour moi une très grande déchirure. A partir du jour de ma naissance et durant deux ans et demi, j’ai vécu une relation extrêmement fusionnelle avec notre mère. Elle ne pouvait pas me quitter du regard plus de quelques instants. Ce regard que tu connais où brille l’amour, la folie et la mort.

Elle ne pouvait pas me laisser avec d’autres qu’elle plus que quelques minutes. Elle m’a dit stresser énormément quand elle me laissait, une demie-heure maximum, avec Mohamed, Aziz ou Hamidou, les arabes de la ferme qui l’aidaient à s’occuper de moi et de la maison. De la même façon elle ne me laissait pas plus d’une heure chez notre grand-mère paternelle lorsqu’elle allait faire des courses à Bône.

Ce stress, cette inquiétude, ces angoisses étaient infiniment exacerbés par la situation de guerre de l’Algérie. La ferme était assez calme. Il y avait une certaine confiance car les ouvriers arabes qui y travaillaient étaient pour la plupart des amis d’enfance de notre père. Mais ce n’était que de façade. Ce dernier était le seul à monter à cheval à la ferme et avait toujours son revolver à la ceinture et des fusils à la maison. Une fois, il discutait avec les arabes de la ferme lorsqu’un rat est passé à quelques mètres, il a pris son revolver et l’a abattu d’une seule balle, stupéfiant tout le monde.

Il y avait même une sorte de couvre feu à la ferme qui répondait à celui qui existait dehors. Car les chiens, des molosses à moitié sauvages, étaient lâchés en liberté chaque nuit et renfermés dans leur chenil au petit matin. Nos parents m’avaient placé sous la protection de Mohamed, le responsable du FLN du douar qui était chargé de collecter les fonds pour eux. C’était lui qui lâchait les chiens et les renfermait le matin. Et, il ne le faisait pas la seule nuit du mois où devait passer celui qui venait de l’extérieur pour récupérer l’argent.

La situation était beaucoup plus tendue en ville ou il y avait des attentats et des assassinats. Notre mère m’a raconté qu’un jour, une bombe a explosé en pleine rue à quelques dizaine de mètres d’elle, projetant des corps dans les airs et laissant un air de désolation. Une autre fois, un homme s’est effondré mort devant elle, un couteau dans le dos. Si nos parents faisaient partie de loin de l’OAS, notre mère y étant réfractaire, ils n’ont jamais participé aux réunions ou aux actions. Mais ils ont recueilli la femme et les enfants de l’un de leurs amis qui était emprisonné. Tout ceci était traumatisant, d’autant plus qu’on parlait à l’époque de « maintien de l’ordre » et non de « guerre » déniant les ressentis et mettant en état de confusion ceux qui le vivaient.

J’ai pris conscience, il n’y a pas si longtemps, du besoin vital que j’ai éprouvé dès ma naissance et même certainement avant, de guérir notre père, notre mère et leur couple. Dès le début, j’ai senti que j’étais en grand danger. Que si je faisait péter un câble à notre père, il était capable de me tuer. Dès le début j’ai senti la grande instabilité émotionnelle de notre mère qui m’a placé dans une double contrainte. [Cf. https://chazerans.fr/2018/12/double-contrainte-et-schizophrenie/ ]

Dès le début j’ai senti la grande instabilité de leur lien amoureux, que c’était le mariage de la carpe et du lapin. Et, dès le début j’ai cherché à les réparer et à réparer leur couple. A les sauver. Je suis rapidement devenu hypersensible, surempathique et suradapté. Et très réactif à l’angoisse qui est devenue mon appareil de mesure de mes relations avec eux et plus tard avec les autres.

Dès ma conception j’ai été un « ni-ni » dans le désir de notre mère. Ni « fille », ni « comme notre père ». Non pas garçon mais non-fille. Garçon-non-fille fantasmé par le désir d’une femme. J’ai pris conscience de l’origine de ce schéma en dévoilant l’un des secrets de famille. Notre grand-mère maternelle, Joséphine, n’était pas fille unique comme tout le monde, y compris elle, le croyait mais avait une sœur aînée, Gabrielle, née deux mois après le mariage de nos arrières-grands-parents, le 21 mai 1911, et décédée à quatre mois le 28 septembre 1911.

Notre mère est l’aînée et est dépositaire de l’angoisse de notre grand-mère, possédée comme elle par le fantôme de Gabrielle, cette petite fille qui n’aurait pas dû naître et qui en est morte. Je suis l’aîné. Je suis né un 27 septembre, la veille de l’anniversaire du décès de Gabrielle, et neuf mois jour pour jours après le mariage de nos parents. Je suis né dans l’angoisse de notre mère de mettre au monde une fille qui mourra à quatre mois de son illégitimité.

Dès ma conception j’ai été aussi un « non-comme-notre-père ». J’ai demandé à notre mère pourquoi. Elle m’a d’abord affirmé que c’était parce que notre père était sous la coupe de son père. Donc je ne devais pas être sous la coupe de notre père. Ce qui me plaçais derechef sous la coupe de notre mère. Il faut préciser ici que notre grand-père maternel était lui sous la coupe de sa mère. Et que notre mère, me plaçant sous sa coupe, a répété avec moi ce schéma familial.

Cela est conforté par la seconde raison que notre mère m’a donnée : qu’elle ne voulait pas que je sois « séducteur comme notre père l’était ». Une seule femme devait remplir toute ma vie : elle, certes, mais la raison la plus profonde est qu’il ne fallait pas que je sois « fou » comme notre père l’était. En effet, il m’est évident aujourd’hui que suite à ses 3 années de guerre d’Algérie, il était en syndrome post-traumatique chronique. C’était un fracassé psychique qui, s’il n’avait pas rencontré notre mère, aurait fini à l’asile.

Un autre secret de famille qui a été dévoilé il y a peu de temps, apporte des précisons. La génération de notre mère et notre génération croyaient que le grand-père paternel, Léon Jean dit « Oscar », né le 6 avril 1884, était fils unique. Or, non seulement il avait eu une sœur mort-née le 25 novembre 1875, 9 mois après le mariage de ses parents – ce qui fait écho à la nature fragile et mortelle des petites filles, particulièrement les aînées, de la famille – mais il avait un frère caché de 5 ans son aîné, Léon, né le 29 avril 1879 et interné à l’âge de 34 ans à l’asile de Cadillac, le 7 juin 1913, où il est resté 26 ans, jusqu’à son décès le 10 juin 1939 d’un cancer du foie – comme notre père.

Léon était certainement lui-aussi un fracassé psychique. Son dossier médical particulièrement indigent indique qu’il était « atteint de mélancolie avec idées vagues de persécution basées sur des hallucinations de l’ouïe, émotivité, exagération de scrupules, réticences, etc. » et de « dégénérescence mentale avec débilité intellectuelle et tendance aux actes impulsifs ». Il avait « le sommeil troublé par des voix qu’il ne connaissait pas, durant surtout le temps qu’il passait au travail dans les champs ». Il n’avait pas fait « de tentative de suicide mais il disait avoir pensé sauter par la fenêtre (située à un premier étage), mais qu’il n’avait jamais voulu se faire du mal volontairement ».

Je pense que notre mère a épousé notre père pour, entre-autre, réparer le préjudice subit par Léon. En guérissant notre père, elle réussissait à faire ce que notre arrière-grand-mère Madeleine n’avait pas réussi : sauver un fou de l’asile.

Il est fort probable que Léon devait se marier avec notre arrière-grand-mère Madeleine qui s’est en fait mariée avec Oscar son frère cadet. Il y a un indice dans la fiche médicale de Léon. Il y est écrit « a essayé de se marier ». Je pense que Madeleine a eu des relations probablement très passionnelles avec Léon même après son mariage avec Oscar. C’est, je pense, ce qui les a rendus fous. Léon étant interné à l’asile et Oscar partant un an après à la guerre de 14-18 durant 4 ans et demi. Si notre grand-père Jean, né le 13 décembre 1910, 1 an après le mariage de ses parents le 9 décembre 1909, est probablement le fils d’Oscar, notre grand-oncle Pierre, né le 10 juillet 1913, juste un mois après l’internement de Léon à l’asile, pourrait être le fils de ce dernier. On imagine bien la concurrence entre les frères, l’envie, la jalousie et la violence qui devaient en résulter.

Léon / Oscar, Jean / Pierre, Jean-François / Philippe, la relation fraternelle duelle et destructrice, sautant une génération, a tenté de se transmettre jusqu’à nous.

J’ai un souvenir du jour de ta naissance. J’avais deux ans et demi et j’étais assis à l’arrière de la voiture de famille, une Dauphine Renault, habillé dans mon petit blazer bleu marine. Notre père devait conduire mais je ne me souviens pas de lui. Par contre je me souviens de notre mère, gigantesque, très en colère et très fâchée contre moi. J’étais très vexé. Je me sentais honteux. Comme si j’avais été puni pour avoir fait une bêtise. Comme si j’avais été puni pour ne pas avoir été assez sage. Je ressentais cela comme une injustice. J’ai appris plus tard que l’on était allés voir notre grand-mère à Bône. Qu’elle m’avait donné des bonbons parmi lesquels il y avait un morceau de rouge à lèvres. Et que j’ai joué avec lui et m’en étais mis partout. D’où le courroux de notre mère.

Ce n’est que récemment, il y a quelques années, que notre mère m’a dit qu’il y avait aussi à côté de moi le couffin dans lequel tu étais, que c’était le jour où nous te ramenions à la maison. Je ne me souviens pas de toi. Et j’ai donc dû opérer un déplacement. Effectivement c’était injuste que notre mère se fâche après moi si violemment concernant le bout de rouge à lèvres. Et j’avais toutes les raisons d’être vexé. C’était injuste qu’elle me culpabilise. Et, ces émotions ont été démultipliées par le fait que ce soit le jour de ta venue à la maison. L’angoisse du chamboulement que cela mettait dans ma vie et par rapport à ma relation avec notre mère. Une grande jalousie envers toi que je sais aujourd’hui exacerbée par l’histoire de Léon, d’Oscar et de Madeleine.

Tu vois, ce n’était pas gagné entre nous…

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