Amour et pouvoir


« Le pouvoir est une composante essentielle de l’échange amoureux. Mais il s’agit d’un pouvoir qui fait agir et réagir plutôt que d’une force qui soumet ». Michel Bozon, Pratique de l’amour, Payot 2016, p. 14

« Remettre ou abandonner une part de soi à l’autre, c’est tout en s’exposant, tenter de gouverner le partenaire ou d’agir sur ses actions, […] d’exercer un pouvoir sur lui. Il s’agit de l’inciter à se remettre lui/elle aussi. Lorsque les partenaires sont dans une situation de relative égalité en termes de capitaux sociaux, le pouvoir s’exerce comme un jeu de bascule, relativement équilibré à long terme, même si à court terme il se présente toujours comme déséquilibré. L’un des deux prend une emprise sur l’autre, avant que le jeu ne se renverse. […]

L’engagement personnel dans la relation amoureuse, qui prend l’apparence d’un abandon de soi, a pour but principal, malgré les dénégations fréquentes des intéressés, de provoquer un mouvement équivalent, on oblige moralement l’autre à se livrer. On acquiert du pouvoir en s’abandonnant. […]

Dans l’échange amoureux, il existe un pouvoir des dominants, mais aussi un pouvoir des dominé-e-s, qui même en situation d’infériorité sociale et matérielle, exerce une emprise lorsqu’ils/elles se remettent. Il en va ainsi de certaines relations de femmes jeunes avec des hommes plus âgés. La théorie des remises de soi doit être complétée par une théorie des emprises sur l’autre. Qui éclaircirait la façon dont les individus amoureux réussissent à exercer une action sur leur partenaire amoureux, avec ou contre son gré. Tout cela implique de ne pas confondre la domination, structure assez rigide qui restreint radicalement les marges de manœuvre d’une personne, et le pouvoit/l’emprise, qui s’exerce d’une manière relativement fluide, à travers la mise en mouvement de l’autre, dont les réactions peuvent être assez diverses.

Dans Métamorphoses d’un mariage de Sandor Màrai, qui se passe en Hongrie entre les deux guerres, Peter, un riche bourgeois de Budapest, découvre un jour avec surprise un ruban violet dans son portefeuille. Il comprend qu’il y a été introduit par Judit, une domestique, qui l’avait porté autour du cou, avec un médaillon contenant le portrait de Peter. Le personnage explique à un ami : « Que voulait-elle ? Rien. Toute femme amoureuse pratique la magie : elle voulait que je garde toujours avec moi un objet qu’elle avait porté sur son corps, elle voulait m’attacher à elle et me transmettre un message… » […]

On peut faire l’hypothèse que le plaisir d’amour est en partie une jouissance d’emprise : toutes ces remises partielles de soi permettent d’exercer un pouvoir et de pousser l’autre à se remettre lui-aussi. Gouverner le partenaire en s’exposant entraîne la délectation de gagner un pari risqué. Il s’agit de se perdre ou de se donner en enjeu, pour que l’autre se perde en retour. Mais la disposition à se laisser aller et à s’exposer et le plaisir de le faire doivent exister avant même de pouvoir espérer produire un effet sur un partenaire. » Michel Bozon, Pratique de l’amour, Payot 2016, pp. 54-58.

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