Mary C. LAMIA, Marilyn J. KRIEGER, Le syndrome du sauveur, Eyrolles pp. 232-248


« Les partenaires des sauveurs ont tous en commun le besoin ou le désir d’être secourus : ils veulent qu’on les guérisse, qu’on les guide, ou qu’on leur donne du pouvoir. […] les sauvés peuvent être répartis en deux principales catégories […]. La première, les désemparés, rassemble ces partenaires qui sembles passifs, faibles et en demande. La seconde, les rapaces, réunit des prédateurs en sommeil et qui se comportent souvent de façon agressive. […] Gardez à l’esprit que les individus sont complexes et qu’on peut rarement les ranger purement et simplement dans une catégorie donnée.

Les désemparés

S’étant adaptés aux conditions difficiles de leur enfance en développant une attitude de victime, ces sauvés ont besoin d’une personne qui les soutienne, les conseille et prenne soin d’eux. Ils sont même susceptibles de tolérer d’être exploités ou violentés sexuellement afin de garder le lien avec leur partenaire. La perte et l’abandon sont des menaces particulièrement fortes pour ces sauvés qui craignent de se sentir seuls, impuissants, et qui ont besoin des autres pour les aider à prendre des décisions. Ces sauvés désemparés sont souvent déprimés, dépendants, autodestructeurs ou angoissés.

Les déprimés

Les psychologues contemporains ont découvert que la plupart des individus déprimés peuvent être scindés en deux principales catégories. La catégorie des socio-dépendants rassemble les individus dotés d’une forte dépendance émotionnelle vis-à-vis des autres, et dont la principale préoccupation est de nouer des relations interpersonnelles et de les garder intègres. Leur crainte de la perte ou de l’abandon rend ces personnes dépendantes, et elles éprouvent des sentiments d’infériorité, de vide et de honte. Elles attribuent l’origine de leurs sentiments à la relation qu’elle entretiennent avec l’autre, et non à une cause interne. Un partenaire déprimé socio-dépendant va forcément s’accrocher à un sauveur et chercher auprès de lui soutien et réconfort.

A l’inverse, la seconde catégorie d’individus déprimés est autocritique et attribue ses symptômes dépressifs à une cause interne. En général, ce type de sauvé s’accuse lui-même d’être rejeté, abandonné ou d’avoir des problèmes dans sa relation de couple, ce qui affecte en retour son estime de soi. Il a souvent des tendances perfectionnistes et éprouve des sentiments autocritiques, comme la culpabilité, le doute quant à sa valeur, la crainte de l’échec ou l’anticipation du rejet.

Les déprimés auto-critiques ont tendance à idéaliser les autres. Par conséquent, ils idéalisent facilement les sauveurs et accordent une importance extraordinaire au regard qu’ils portent sur eux. […]

Les dépendants

Les personnes souffrant d’une dépendance malsaine recherchent constamment conseils et réconfort, sont angoissées par leurs performances et craignent la critique et l’abandon. L’objectif des dépendants étant de se sentir soutenus et choyés au sein de leur relation, on les considère souvent à tort, comme des personnes passives ou soumises. Pourtant, beaucoup de dépendants sont très réactifs aux échanges interpersonnels, recherchant de l’aide et pouvant se révéler très volontaires dans leur quête de la personne qui prendra soin d’eux.

Les relations dépendantes sont souvent liées à l’amour-passion : un attachement caractérisé par la difficulté à être séparé de son/sa partenaire, par la dépression, par une attitude « collante », par la rage ou par la violence. Le dépendant qui se retrouve séparé de son/sa partenaire va être immédiatement poussé à rechercher une autre personne susceptible de le secourir. C’est comme si, dans sa perception de soi, le dépendant pensait qu’il appartient à l’autre, et que son estime de soi émanait de l’identité de son/sa partenaire. Par exemple un dépendant peut être attiré par le pouvoir réel ou imaginaire d’un sauveur, parce qu’il convoite ce même pouvoir pour lui-même.

On comprend aisément qu’un sauveur puisse confondre chez ses partenaires l’angoisse de la séparation avec une manifestation d’amour et de désir, et prendre leur besoin de conseils ou de soutien comme un compliment quand à leur excellent jugement. Un sauveur surempathique qui souhaite rompre peut se sentir coupable d’avance de la réaction désespérée qu’aura son/sa partenaire dépendant(e), et revenir l’aider une fois de plus – cette fois pour le/la secourir de son propre souhait de le/la quitter. Un sauveur humilié ou terroriste/terrorisé peut se sentir plus en sécurité en compagnie de partenaires dépendant(e)s parce que leur vulnérabilité l’assure de leur dévotion et lui confère un contrôle plus important. […]

Les autodestructeurs

Les sauvés autodestructeurs se présentent eux-mêmes comme des victimes permanentes de la vie. Ils affirment souvent se sentir dépassés, impuissants ou apeurés. Ils éprouvent des sentiments de culpabilité ou de honte vis-à-vis d’eux-mêmes et, craignant que les autres ne découvrent ces faiblesses, ils se cachent derrière leur propre inaction. Entant que sauveur, vous vous sentez obligé(e) de les rassurer constamment sur leurs qualités et le fait que tout n’est pas de leur faute. Vous pouvez également être amené(e) à leur proposer des solutions en pensant que vous pouvez arranger leurs problèmes. Parfois, ils vous agacent à cause de leur façon indirecte de s’exprimer quand ils sont en colère contre vous, par exemple en boudant ou en oubliant volontairement certaines choses.

Une personne autodestructrice peut souffrir terriblement de son propre comportement, tout en ayant besoin que son/sa partenaire comprenne et valide toutes les injustices qui lui ont été faites. Si vous essayez de lui indiquer qu’elle ne fait qu’aggraver ses propres difficultés, elle se sentira systématiquement rejetée, maltraitée ou incomprise. Ensuite, elle risque de paniquer à l’idée que vous allez la quitter, ce qui peut réveiller votre propre sentiment de culpabilité.

Une personne autodestructrice est impossible à secourir. Au début, votre soutien et vos conseils peuvent sembler efficaces, ce qui vous conforte dans l’espoir que vous lui avez fourni l’aide dont elle avait besoin. Mais quand ce/cette partenaire, qui réussissait parfois à rester sobre, retombe soudain dans l’alcool, ou perd de nouveau son travail parce qu’il/elle arrive constamment en retard, ou a perdu une occasion en or à force d’atermoiements, ce sera sans doute votre tour de vous sentir incapable et en position d’échec. […]

Les angoissés

Les angoissés se tourmentent à tout propos, vous obligeant ainsi à les rassurer et les réconforter en permanence. Professionnellement, ils sont souvent très efficaces, même s’ils se plaignent souvent de leur travail et doutent fréquemment de parvenir à aller jusqu’au bout de leurs tâches. Avant une apparition en public, ils s’angoissent à l’idée de l’image qu’ils vont renvoyer aux autres. S’ils doivent organiser un dîner, ils s’en font une montagne. Ajoutée à leur anxiété permanente, leur incapacité à bien dormir la nuit les rend fatigués et irritables. Leur sauveur est serviable, compréhensif, charmé par leur vulnérabilité, et persuadé qu’il peut tout arranger pour eux.

Confrontée à des sentiments d’anxiété ou d’angoisse, une personne saine va se demander ce qu’elle peut faire pour arranger les choses, ou accepter de reconnaître qu’elle est dépassée par certains événements. En revanche, le sauvé angoissé est convaincu que quelque chose de terrible va lui arriver, et il ne peut pas s’empêcher de penser à ses supposés problèmes, et se tourmente à leur propos. Quand ces tourments empiètent sur le quotidien, il peut être réconfortant de s’appuyer sur quelqu’un. Le sauveur voit alors une opportunité de secours dans le simple fait de se trouver proche du sauvé ou de le réconforter.

La dépendance née de l’angoisse d’un des partenaires peut cimenter le couple, même si cette dépendance en elle-même est malsaine. […]

Les Rapaces

Au début d’une relation, le rapace cachant bien son jeu, vous aurez l’impression d’avoir trouvé le paradis entre ses bras ; pourtant tôt ou tard, vous aurez le sentiment d’être devenu(e) une victime. Assoiffé d’attention et de sécurité, le rapace manipule son sauveur pour en obtenir ce qu’il veut, parfois en se montrant irrésistiblement séduisant. A long terme, ses besoins vous épuisent et vous laissent déprimé(e) ou désemparé(e), parce que, quoi que vous fassiez pour lui, ce n’est jamais suffisant. Parmi les différents types de sauvés rapaces, on trouve le désespéré, l’instable, l’égocentrique et le perfectionniste.

Le désespéré

De nombreux sauveurs ne prennent conscience du comportement manipulateur et dominateur de leur partenaire qu’une fois leur relation bien installée. Ce comportement n’est pas intentionnellement malveillant, il s’agit plutôt d’une forme d’adaptation destinée à apaiser la peur d’abandon du sauvé désespéré. Si vous êtes un sauveur, au début de la relation, cette peur exacerbe vos sentiments de pouvoir et de sécurité. Le désespéré essaie de vous contrôler et veut tout savoir de vos faits et gestes, mais vous interprétez cette attitude comme l’insécurité qui accompagne naturellement l’amour. Vous compatissez facilement face aux comportements autodestructeurs du désespéré – toxicomanie, alcoolisme, scarification et pensées ou gestes suicidaires – et lui pardonnez ses actes en recourant au même raisonnement que lui : il a été traumatisé, victime de parents qui ne l’aimaient pas ou ne satisfaisaient pas à ses besoins, ou bien, il a été maltraité par son précédent partenaire.

Le désespéré est souvent la proie d’émotions intenses qu’il manifeste sous forme d’accès de colère, de désespoir ou de panique. Si vous êtes un sauveur surempathique, vous aurez du mal à comprendre pourquoi votre partenaire vous crie dessus, détruit les objets vous appartenant, vous frappe, vous dénigre de façon malveillante ou fait preuve de tout autre comportement hostile ou destructeur. Pourtant, vous lui trouverez des excuses, tout comme vous le faites pour vous-même. Si vous êtes un humilié ou un terroriste/terrorisé, si le sauvé désespéré déclenche votre honte et votre peur de la faiblesse, vous risquez par vengeance, de réagir de façon agressive. Il est probable que vous vous sentiez coupable, étouffé(e) ou contrôlé(e). […]

L’instable

L’instable est un rapace séduisant, excitant, sensuel, créatif et démonstratif. Mais sous des dehors fascinants, il cache un caractère instable et une personnalité manipulatrice et avide d’attentions. L’instable manifeste son besoin extérieur d’être désiré en cherchant à vous séduire sexuellement, ce qui, à votre tour, vous donne le sentiment d’être très désirable. Mais toute cette attention sexuelle masque un sentiment profond d’impuissance et de haine de soi. En vous idéalisant, il vous amène à avoir de lui une opinion encore plus positive. Cependant, la moindre remarque négative que vous ou un autre, lui ferez révélera sa peur d’être insuffisant, et il réagira avec colère, en vous dénigrant ou en vous humiliant.

Au début, les grands sentiments déployés par l’instable peuvent vous sembler excitants et amusants et vous entraîner dans une spirale émotionnelle. Dans le même temps, il/elle va admirer votre côté rationnel et être rassuré(e) par lui, ce qui peut vous amener à croire à tort qu’il/elle apprécie votre faculté de raisonnement et votre capacité de le/la ramener sur terre. Mais à terme, il/elle peut vous reprocher d’être « ennuyeux(se) » ou de « vouloir tout contrôler ».

Prenons l’exemple de ce sauveur que sortait avec une instable ; elle était très jolie et passionnée. Chaque fois qu’ils se retrouvaient en société, elle parlait trop fort et se comportait souvent de façon déplacée, et il se sentait mal à l’aise et désemparé. Un soir qu’elle dansait de façon provocante avec un autre homme, notre sauveur a quitté la soirée où ils se trouvaient, offusqué. Elle est alors rentrée avec le danseur en question, a passé la nuit chez lui, puis s’est dédouanée en affirmant que c’était la faute du sauveur : elle avait trop bu parce qu’il l’avait abandonnée. […]

L’égocentrique

Pour un sauveur qui cherche à être la personne qui rassure, le partenaire idéal est celui qui a besoin en permanence qu’on lui confirme sa valeur. Pourtant, à terme, l’égocentrique peut se comporter comme si votre attention et votre admiration étaient un dû. Vous avez beau lui offrir votre réconfort et le couvrir d’attentions et de cadeaux, vous finissez par découvrir qu’il convoite le bien des autres, ou encore qu’il recherche l’approbation d’une autre personne que vous, approbation que cette personne ne veut ou ne peut lui fournir. En définitive, vous risquez de vous sentir coupable de ne pas être capable de donner à votre partenaire égocentrique ce qu’il semble vouloir. Dans ce genre de situation, vous aurez l’impression que la personne en faute, c’est vous, et non ce partenaire que vous essayez de sauver.

A cause de sa peur de n’être pas remarqué et de son besoin de reconnaissance, vous en arrivez à vous sentir moins important(e) pour votre partenaire que des personnes qui ne devraient pas compter pour lui. […]

Pour le partenaire égocentrique, il est essentiel d’être le/la meilleur(e). Par moments, il/elle se rend compte que ce n’est pas le cas, et cette prise de conscience, liée à la jalousie qu’il/elle éprouve vis-à-vis des personnes qu’il/elle idéalise, réduit à néant toutes vos tentatives pour le/la réconforter. Néanmoins, en tant que sauveur, votre rôle consiste en partie à renforcer son ego ; dans ce but vous allez mettre votre énergie, votre talent et vos capacités à son service en espérant qu’il/elle sera reconnaissant(e) de votre contribution à son succès.

Il est possible que vous restiez en couple avec un égocentrique en raison de « bons moments » particulièrement gratifiants pour votre estime de vous-même. De temps à autre en effet, il/elle vous idolâtrera et vous adorera d’une façon merveilleusement irréelle. Cette expression occasionnelle de l’amour parfait peut avoir un effet « addictif » qui vous amènera à en réclamer plus.

En tant que sauveur, vous ne devez pas vous attendre à obtenir de réciprocité de la part de partenaires égocentriques. Vous ne soignerez pas non plus votre propre vulnérabilité en leur venant en aide. En fait en endossant involontairement la honte, la vulnérabilité ou les sentiments négatifs de votre partenaire, vous allez vous sentir encore plus malheureux(se) et vulnérable que vous ne l’étiez avant de voler à son secours. […]

Le perfectionniste

Le perfectionnisme, la rigueur, la maîtrise et le souci du détail peuvent à première vue sembler des qualités admirables. Pourtant, portées à l’extrême, ces qualités peuvent perturber la vie d’une personne de façon significative. Vous pouvez tout à fait admirer la rigueur avec laquelle votre partenaire perfectionniste ordonnance les placards de votre appartement, mais quand il/elle explose de colère en voyant que vous n’avez pas rangé vos chaussures à la place qu’il/elle leur avait assignée, sa rigidité peut commencer à vous inquiéter. Vous comprenez le raisonnement moral qui sous-tend chacun de ses gestes, et vous êtes peut-être d’accord avec lui/elle par principe, mais aussi pour éviter les conflits. Bientôt, vous comprendrez que sauver un perfectionniste revient à se soumettre à son programme.

Parfois, les perfectionnistes ont du mal à prendre des décisions ; en effet, ils craignent de faire le « mauvais choix ». Dans pareille situation, il se peut que vous vous sentiez poussé(e) à prendre cette décision à sa place, mais votre partenaire est tellement paralysé(e) par son incapacité à opérer un choix que si vous intervenez dans un sens, il/elle risque de se prononcer pour l’option opposée.

Les perfectionnistes croient en un idéal qu’eux et leurs partenaires sont susceptibles d’atteindre. Prenons l’exemple de ce sauveur qui avait trouvé sa partenaire assise dans la cuisine au beau milieu de la nuit, en train de faire et refaire les cartons d’invitation de leur fête de fiançailles. Les cartes toutes prêtes qu’on trouve dans les magasins ne lui ayant pas plu, elle cherchait maintenant à atteindre une impossible perfection en les réalisant elle-même, quitte à y passer ses nuits. Quand son sauveur lui avait suggéré de laisser tomber ces détails et de retourner au lit, elle était entrée dans une colère noire et lui avait jeté une agrafeuse au visage. »

Mary C. LAMIA, Marilyn J. KRIEGER, Le syndrôme du sauveur, Eyrolles pp. 232-248

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