Les massacres lors de la Commune de Paris : un précédant à ceux de Gaza, jusque sur la question des otages.
Lisons ou relisons : Karl Marx, La guerre civile en France, Londres, le 30 mai 18711.
« Sa guerre de bandit contre Paris, qu’il exaltait dans ses propres bulletins, et les tentatives de ses ministres pour établir par toute la France le règne de la terreur, Thiers, dès le début, se préoccupait de les accompagner d’une petite comédie de la conciliation, qui devait servir plus d’un dessein. Elle devait duper les provinces, allécher les éléments bourgeois de Paris et, par-dessus tout, donner aux républicains avoués de l’Assemblée nationale l’occasion de cacher leur trahison envers Paris, derrière leur foi en Thiers. Le 21 mars, alors qu’il n’avait pas encore d’armée, il avait déclaré à l’Assemblée nationale : « Quoi qu’il advienne, je n’enverrai pas d’armée contre Paris ». Le 27 mars, il montait à nouveau à la tribune : « J’ai trouvé la république un fait accompli et je suis fermement résolu à la maintenir ». En réalité, il abattait la révolution à Lyon et à Marseille 2 au nom de la république, tandis que les rugissements de ses ruraux couvraient la simple mention de ce nom à Versailles. Après cet exploit, il atténua le « fait accompli » qui ne fut plus qu’un « fait hypothétique ». Les princes d’Orléans, qu’il avait par précaution fait filer de Bordeaux, avaient maintenant, en violation flagrante de la loi, toute licence d’intriguer à Dreux. Les concessions offertes par Thiers dans ses interminables entrevues avec les délégués de Paris et des provinces, bien qu’elles aient constamment varié de ton et de couleur, aboutissaient toujours, en fin de compte, à ceci : sa vengeance se limiterait probablement à « la poignée de criminels impliqués dans l’assassinat de Lecomte et Clément Thomas», à condition, bien entendu, que Paris et la France reconnaissent sans réserves M. Thiers en personne comme la meilleure des républiques; exactement comme il avait fait en 1830 avec Louis-Philippe. Ces concessions mêmes, il ne se bornait pas seulement à les faire mettre en doute par les commentaires officiels faits à leur sujet à l’Assemblée par ses ministres. Il avait son Dufaure pour agir. Dufaure, ce vieil avocat orléaniste, avait toujours été le garde des sceaux de l’état de siège, aussi bien maintenant en 1871 sous Thiers, qu’en 1839 sous Louis-Philippe, et en 1849 sous la présidence de Louis Bonaparte. Alors qu’il était sans portefeuille, il avait amassé une fortune en plaidant pour les capitalistes de Paris et s’était fait un capital politique en plaidant contre les lois dont il était lui-même l’auteur. A présent, non content de faire voter en hâte par l’Assemblée nationale une série de lois répressives qui devaient, après la chute de Paris, extirper les derniers vestiges de liberté républicaine, il laissait prévoir le sort de Paris en abrégeant la procédure, trop lente à son gré, des cours martiales, et en déposant une nouvelle loi draconienne de déportation. La Révolution de 1848, abolissant la peine de mort en matière politique, l’avait remplacée par la déportation. Louis Bonaparte n’avait pas osé, du moins en théorie, rétablir le régime de la guillotine. L’Assemblée des ruraux, qui n’avait pas encore la hardiesse même d’insinuer que les Parisiens n’étaient pas des rebelles, mais des assassins, dut donc limiter sa vengeance anticipée contre Paris à la loi de déportation de Dufaure. Avec toutes ces circonstances, Thiers lui-même n’aurait pu poursuivre sa comédie de conciliation, si elle n’avait, comme il entendait qu’elle le fit, provoqué les hurlements de rage des ruraux qui, avec leurs cervelles de ruminants, ne comprenaient ni son jeu, ni la nécessité de l’hypocrisie, des tergiversations et des atermoiements.
[…]
C’était bien cela. La civilisation et la justice de l’ordre bourgeois se montrent sous leur jour sinistre chaque fois que les esclaves de cet ordre se lèvent contre leurs maîtres. Alors, cette civilisation et cette justice se démasquent comme le sauvagerie sans masque et la vengeance sans loi. Chaque nouvelle crise dans la lutte de classe entre l’appropriateur et le producteur fait ressortir ce fait avec plus d’éclat. Les atrocités des bourgeois en juin 1848 elles-mêmes disparaissent devant l’indicible infamie de 1871. L’héroïque esprit de sacrifice avec lequel la population de Paris – hommes, femmes et enfants – combattit pendant huit jours après l’entrée des Versaillais, reflète aussi bien la grandeur de leur cause que les exploits infernaux de la soldatesque reflètent l’esprit inné de cette civilisation dont ils sont les mercenaires et les défenseurs. Glorieuse civilisation, certes, dont le grand problème est de savoir comment se débarrasser des monceaux de cadavres qu’elle a faits, une fois la bataille passée.
Pour trouver un parallèle à la conduite de Thiers et de ses chiens, il nous faut remonter aux temps de Sylla et des deux triumvirats de Rome. Même carnage en masse, exécuté de sang-froid, même insouciance dans le massacre, de l’âge et du sexe; même système de torturer les prisonniers mêmes proscriptions, mais cette fois d’une classe entière même chasse sauvage aux chefs qui se cachent, de peur qu’un seul puisse échapper; mêmes dénonciations d’ennemis politiques et privés; même indifférence envers le carnage de gens entièrement étrangers à la lutte. Il n’y a que cette seule différence : les Romains n’avaient pas encore de mitrailleuses pour expédier en bloc les proscrits, et ils n’avaient pas « la loi à la main », ni, sur les lèvres, le mot d’ordre de « civilisation ».
Et, après ces horreurs, regardez l’autre face, encore plus hideuse, de cette civilisation bourgeoise, telle qu’elle a été décrite par sa propre presse !
Quand des coups de feu égarés, écrit le correspondant parisien d’un journal tory de Londres, retentissent encore au loin, quand de malheureux blessés abandonnés meurent parmi les pierres tombales du Père-Lachaise, quand 6.000 insurgés frappés de terreur errent dans l’agonie du désespoir par les labyrinthes des catacombes, quand on voit pousser des malheureux à travers eus rues pour les abattre par vingtaines à la mitrailleuse, il est révoltant de voir les cafés remplis des dévots de l’absinthe, du billard et des dominos; de voir les filles perdues déambuler sur les boulevards et d’entendre le bruit des débauches s’échappant des cabinets particuliers des restaurants à la mode, troubler le silence de la nuit.
M. Édouard Hervé écrit dans Le Journal de Paris, journal versaillais supprimé par la Commune :
La manière dont la population de Paris a manifesté hier sa satisfaction était plus que frivole, et nous craignons que cela n’empire avec le temps. Paris a maintenant un air de fête qui est tout à fait déplacé, et si nous ne voulons pas qu’on nous appelle les Parisiens de la décadence, il faut mettre un terme à cet ordre de choses.
Puis il cite le passage de Tacite :
Cependant, le lendemain de cette horrible lutte, avant même qu’elle fût tout à fait terminée, Rome, avilie et corrompue, recommença à se vautrer dans le bourbier de volupté où elle avait détruit son corps et souillé son âme : alibi proelia et vulnera, alibi balnea popinaeque (ici des combats et des blessures, là-bas, des bains et des cabarets.
M. Hervé oublie seulement de dire que la « population de Paris » dont il parle n’est que la population du Paris de AI. Thiers, les francs-fileurs revenant en foule de Versailles, Saint-Denis, Rueil et Saint-Germain, le Paris de la « décadence ».
[…]
Quand les gouvernements donnent pouvoir à leurs marines de «tuer, brûler et détruire », est-ce là une autorisation d’incendie ? Quand les troupes britanniques délibérément mettaient le feu au Capitole de Washington et au Palais d’été de l’empereur de Chine, étaient-ce là actes d’incendiaires ? Quand les Prussiens, non pour des raisons militaires, mais par simple goût de la vengeance, brûlaient au pétrole des villes comme Châteaudun et d’innombrables villages, était-ce là acte d’incendiaires ? Quand Thiers, six semaines durant, bombardait Paris sous le prétexte qu’il voulait mettre le feu aux seules maisons qui étaient habitées, était-ce l’acte d’un incendiaire ? En guerre, le feu est une arme aussi légitime qu’une autre. Des édifices occupés par l’ennemi sont bombardés pour être incendiés. Si leurs défenseurs doivent battre en retraite, ils les mettent eux-mêmes en flammes pour empêcher les assaillants de se servir des bâtiments. Être incendiées a toujours été le sort inévitable de toutes les constructions situées sur le front de combat de toutes les armées régulières du monde. Mais dans la guerre des asservis contre leurs oppresseurs, la seule guerre juste dans l’histoire, ce n’est plus vrai du tout ! La Commune a employé le feu strictement comme moyen de défense. Elle l’a employé pour interdire aux troupes de Versailles ces longues avenues toutes droites qu’Haussmann avait expressément ouvertes pour le feu de l’artillerie; elle l’a employé pour couvrir sa retraite de la façon même dont les Versaillais, dans leur avance, employaient leurs obus qui détruisaient au moins autant de bâtiments que la feu de la Commune. Quels bâtiments ont été brûlés par la défense et quels bâtiments par l’attaque, on en discute encore aujourd’hui. Et la défense ne recourut au feu que lorsque les trou es versaillaises eurent déjà commencé leur tuerie en masse des prisonniers. D’autre part, la Commune avait, longtemps auparavant, notifié publiquement que, si elle était poussée à la dernière extrémité, elle s’ensevelirait elle-même sous les décombres de Paris et ferait de Paris un second Moscou, comme le gouvernement de la Défense nationale avait promis de le faire, mais lui, uniquement pour déguiser sa trahison. C’est à cet effet que Trochu avait fait venir le pétrole nécessaire. La Commune savait que ses adversaires n’avaient aucun souci de la vie du peuple de Paris, mais qu’ils avaient grandement souci de leurs immeubles. Et Thiers, de son côté, avait fait avoir qu’il serait implacable dans sa vengeance. A peine avait-il son armée toute prête d’un côté et les Prussiens. qui fermaient les issues de l’autre, qu’il proclama : « Je serai impitoyable ! L’expiation sera complète et la justice inflexible ». Si les actes des ouvriers de Paris étaient du vandalisme, c’était le vandalisme de la défense désespérée, non pas le vandalisme du triomphe, comme celui que les chrétiens perpétrèrent sur les chefs-d’oeuvre réellement inestimables de l’antiquité païenne; et même ce vandalisme a été justifié par l’histoire, comme l’accompagnement inévitable et relativement insignifiant du combat gigantesque entre une nouvelle société montante et une ancienne qui s’écroule. Le vandalisme d’Haussmann, rasant le Paris historique pour faire place au Paris du touriste l’était encore bien moins.
Mais l’exécution par la Commune des soixante-quatre otages, archevêque de Paris en tête ! La bourgeoisie et son armée en juin 1848 avaient rétabli une coutume qui avait depuis longtemps disparu de la pratique de la guerre, l’exécution des prisonniers désarmés. Cette coutume brutale a depuis été plus ou moins suivie lors de la répression de tous les soulèvements populaires en Europe et aux Indes, ce qui prouve qu’elle constitue bien un réel « progrès de la civilisation » ! D’autre part, les Prussiens, en France, avaient rétabli l’usage de prendre des otages, gens innocents qui avaient à répondre au prix de leur vie des actes des autres. Quand Thiers, comme nous l’avons vu, dès le début même du conflit, établit la pratique humaine d’abattre les communards prisonniers, la Commune, pour protéger leur vie, fut dans l’obligation de recourir à la pratique des Prussiens de prendre des otages. Les otages avaient déjà mille et mille fois mérité la mort du fait des exécutions continuelles de prisonniers du côté des Versaillais. Comment leur vie eût-elle pu être épargnée plus longtemps, après le carnage par lequel les prétoriens de Mac-Mahon avaient célébré leur entrée dans Paris ? La dernière garantie contre la férocité sans scrupules des gouvernements bourgeois – la prise des otages – devait-elle elle-même tourner à la frime ? Le véritable meurtrier de l’archevêque Darboy, c’est Thiers. La Commune, à maintes reprises, avait offert d’échanger l’archevêque et tout un tas de prêtres par-dessus le marché, contre le seul Blanqui, alors aux mains de Thiers. Thiers refusa obstinément. Il savait qu’avec Blanqui il donnerait une tête à la Commune; alors que c’est sous forme de cadavre que l’archevêque servirait au mieux ses desseins. Thiers suivait l’exemple de Cavaignac. Quels cris d’horreur ne poussèrent pas, en juin 1848, Cavaignac et ses hommes d’ordre, pour stigmatiser les insurgés comme assassins de l’archevêque Affre! Et pourtant ils savaient parfaitement bien que l’archevêque avait été abattu par les soldats de l’ordre. Jacquemet, vicaire général de l’archevêque, présent sur les lieux, leur en avait aussitôt après fourni le témoignage.
2 La révolution qui proclama la Commune à Lyon, le 22 mars, et la 23 mars à Marseille et à Saint-Étienne, fut très vite réprimée par le gouvernement de Thiers. En outre, la Commune fut proclamée à Toulouse, à Narbonne et dans quelques autres villes.